This Tunisian Life (3)- Tunis -Gaza  

Avant de poursuivre la visite guidée de Sidi Bou Saïd, débutée lors de ma dernière chronique, j’aimerais dans celle-ci parler de ce qui occupe mon cœur, mes pensées et mes choix depuis le 7 octobre, à savoir Gaza, Rafah et la Palestine. 

J’ai longtemps eu un peu de mal à expliquer mon attachement à la cause palestinienne, quelque peu agacée de devoir expliquer ce qui me semble être une évidence. La Palestine est pour moi le point ultime de nos luttes anticoloniales, anticapitalistes, écologistes, humaines et humanistes. Ce n’est ni une position nationaliste, ni une posture panarabe et cela a encore moins avoir avec une quelconque religion. C’est la position du droit, absolu, inaliénable des peuples à disposer d’eux-mêmes et à vivre dans la terre à laquelle ils sont attachées. L’attachement à cette cause n’a pas débuté le 7 octobre, et je ne me plierai ni à l’injonction de condamnation ni aux contorsions rhétoriques d’explications didactiques. Cela fait longtemps que je ne me laisse rien dicter et ce ne sont ni le Hamas, ni l’Occident et encore moins le sionisme qui m’obligeront à dire quoi que ce soit. Tant que la cause palestinienne sera recouverte d’un brouillard, quel qu’il soit, qui veut cacher le péché originel de l’état d’Israël en 1948 qui s’est édifié sur une terre qui ne lui appartenait pas, notre monde sera un scandale. 

Il l’est déjà à bien des égards entre inégalités sociales, irresponsabilité écologiques, crimes coloniaux, culte de l’argent et du profit, et la Palestine renvoie à tout cela. Elle n’est pas la seule, mais il se trouve que lutter pour elle, revient à lutter pour la justice, l’égalité, le respect de la terre et du vivant. Et si on veut ajouter à cela une dimension religieuse, elle n’est pas là où l’on croit mais bien dans l’invisible qu’on nommera ce que l’on voudra, transcendance à laquelle certains croient, ou pas mais qui, si elle existe, impose que la vérité guide nos pas. 

Mes pas ne sont plus les mêmes depuis le 7 octobre. Je suis à l’abri à Tunis, enfin pour le moment, car Tunis a déjà été attaqué par l’état d’Israël ou ses services secrets à plusieurs reprises, j’y reviendrai probablement dans une autre chronique, mais même à l’abri, je vacille et chancelle depuis maintenant plus de quatre mois. Une douleur indicible qui ne me quitte pas. Je crois que l’image la plus adéquate qui m’est venue, est cette impression que mon foie blessé, pleure des larmes de sang. Seconde après seconde, minute après minute, jour après jour, bombe après bombe. Cette douleur aurait été multipliée par cent si j’avais été en Amérique ces derniers mois. Je n’ai pas attendu le 7 octobre pour me rendre compte que je vivais depuis 10 ans dans un pays dont la politique internationale vis-à-vis de la région que l’on appelle le Moyen-Orient est une succession de guerres, d’occupations illégales, d’alliances malhonnêtes et hypocrites où l’on veut nous faire croire que le meilleur ami de la démocratie est le régime le plus rétrograde qui soit.

 Je ne me fais non plus, depuis très longtemps, aucune illusion sur le supposé soutien des régimes du Maghreb à la Palestine. Et le Maroc qui a franchi la ligne rouge de la normalisation avec l’État d’Israël n’a, quand on y songe, de leçons à recevoir ni de la Tunisie ni de l’Algérie. Il suffit de regarder les faits, aucune initiative concrète n’a été prise, pas même la mesure symbolique de déclarer nos pays en deuil, de refuser la participation à des événements internationaux. Rien ou si peu comme toujours. 

Il n’empêche, je suis bien mieux ici, avec mon cœur qui saigne, mes mots qui se débattent, ma poésie qui n’abandonne pas. Bien mieux ici, pouvant exprimer ma peine car je la sais partagée. Plusieurs articles, plusieurs déclarations sur les réseaux sociaux répètent l’immobilité des régimes arabes, leur démission ou pire leur instrumentalisation de la cause palestinienne et à raison. Mais ils omettent souvent de dire ou oublient de voir, prisonniers d’un réflexe persistant d’autodénigrement et d’autocritique poussée, que malgré l’austérité économique, la fermeture politique, des hommes et des femmes en Algérie, au Maroc et en Tunisie se mobilisent avec les moyens à leur disposition pour soutenir la Palestine. 

Ce sont deux artistes tunisiennes Amel Ben Attia et Hela Ammar qui du 13 au 19 novembre 2023, ont organisé à la galerie «Musk and Amber», une exposition collective de solidarité intitulée “On this earth » dont les profits ont été entièrement reversés au Croissant-Rouge tunisien, pour sa campagne de solidarité avec les Palestiniens de Gaza. C’est la salle Cinémadart en partenariat avec l’association Sentiers qui organise un cycle de films palestiniens, avec des séances suivies de débats e, et là aussi des recettes reversées au Croissant rouge. Ce sont des manifestations de protestations sur l’Avenue Bourguiba, des rassemblements pour se recueillir, des discussions, des échanges, des drapeaux sur les échoppes, des keffiehs sur les épaules, des inscriptions sur les murs, des chants à la radio, des sourires tristes, des prières. La liste est longue et elle aussi mérite d’être mise en avant. 

Alors, égoïstement, je tiens à remercier tous ceux et toutes celles, familles, ami.e.s, passant.e.s, artistes, chauffeurs de taxis, épiciers, marchand de jus, à qui j’ai pu depuis le 7 octobre dire ma peine pour Gaza, notre impuissance, et oui que cela plaise ou pas, notre foi qu’un jour viendra. 

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