Entre Sidi Bou Saïd et La Marsa, plusieurs routes sont possibles. Celle que je prends le plus souvent et qui m’a jusque-là épargné toute morsure (cf. chronique précédente) est celle du bas, qui traverse les voies du TGM puis le parc de Sidi Bou Saïd pour déboucher sur La Marsa, via les ruelles qui donnent sur le lycée français de la Marsa, où, il y a bien longtemps, autant dire au siècle dernier, j’ai passé mon année de terminale. Mais cela aussi, c’est une autre histoire.
Une après-midi de septembre, quelques semaines après avoir pris mes quartiers dans le village du Baron d’Erlanger – je reviendrai sur les raisons pour lesquels j’appelle ainsi Sidi Bou Saïd un peu plus loin – je longe le rond-point principal de la municipalité, véritable hub où se côtoient la pâtisserie Hachicha, un café aux prix inabordables et proprement parisiens (encore une autre histoire), un autre café populaire (mon favori), des gargottes (malheureusement pas géniales) et une boutique de jus de fruits frais, devenue un de mes endroits préférés du quartier, et ça, c’est une histoire qu’il me faudra absolument dire dans une prochaine chronique.
Dans celle-ci, de chronique, un homme est assis sur un banc et il parle au téléphone, mon oreille est attirée par l’accent, familier, proche du mien, mais pas tout à fait. C’est un Algérien, de l’ouest probablement, si j’en crois les adjectifs qu’il emploie. A son interlocuteur au téléphone, il a cette phrase sans appel : « aaah ma kayen walou, ghir 7yout bouyed ou biban zoureg », que je traduirais donc littéralement par « bah, y a rien du tout ! que des murs blancs et des portes bleues. »
J’éclate de rire. La sévérité des mots pour décrire Sidi Bou Saïd, village de toute beauté, tous les guides de voyage vous le diront, situé sur une colline haute d’une centaine de mètres qui domine un bras de terre stratégique dans le golfe de Tunis, contraste fortement avec les expressions d’admiration et d’extase des milliers de touristes que je croise chaque jour – ayant élu domicile pour cette année sabbatique, non loin du village. Exception faite peut-être des touristes français qui, blasés et sur la défensive, quand les marchands – il est vrai fort antipathiques le plus souvent – les abordent, ont l’air plus soucieux de donner des leçons de français aux chalands. Mais ça aussi, c’est une autre histoire.

Revenons donc à notre cher compatriote déçu par sa visite. Comment ce petit village de maisons blanches aux fenêtres bleues en effet et dans lequel on déambule dans des petites rues piétonnes dont certaines ont une vue imprenable sur la mer, comment et surtout pourquoi ce petit village n’a pas trouvé grâce à ses yeux ? J’entame alors une enquête dont vous verrez qu’elle n’a absolument rien à envier à celles menées par le New York Times à Gaza. C’est-à-dire qu’elle n’a évidemment aucune valeur scientifique et qu’il faut la prendre avec beaucoup de précautions.
Première hypothèse, soufflée par un journaliste de mon entourage : ce qui intéresse notre touriste algérien, ce sont les centres commerciaux et non pas de flâner dans des ruelles pour admirer paysages et lieux. Signe de la venue prochaine de la fin des temps, le dieu argent règne et efface tout sur son passage. Deuxième hypothèse, la mienne et je l’assume pleinement : mon compatriote est jaloux de la Tunisie – comme d’autres personnes de mon entourage qui se réjouissent systématiquement des défaites sportives tunisiennes – et comme tous les jaloux, il dénigre. Troisième hypothèse, avancée cette fois par un historien de mon entourage, probablement la plus improbable et c’est ce qui en fait la plus amusante : notre cher ami algérien – je crois qu’à ce stade de la chronique, je peux l’appeler ainsi – aurait découvert la supercherie !
De quelle supercherie parle cet ami historien ? Et bien le village lui-même ! Car même si Sidi Bou Saïd demeure l’un de mes endroits favoris au monde, même si j’y ai des souvenirs d’enfance indélébiles (entre langue tirée aux passants depuis les marches du café des nattes aux inénarrables bambalonis) et même si, depuis septembre dernier, j’y construis des souvenirs tout aussi précieux et doux, Sidi Bou Saïd est tout de même au départ une grosse arnaque et ce n’est pas seulement à cause des échoppes aux prix exorbitants qui occupent trop d’espace – et auxquelles j’ai donné le gentil sobriquet de « marchands du temple ».
Le grand responsable de l’arnaque, n’est évidemment pas Abou Saïd Khalaf ben Yahia Etamimi El Béji ( 1155-1230) qui après avoir reçu un enseignement religieux, s’est installé adulte dans ce qui s’appelait encore Jbel El Marsa, car il trouvait le lieu propice à la contemplation et à la méditation et on le comprend. Le seul responsable, c’est ce cher baron Rodolphe d’Erlanger (1872-1932), cité en début de chronique, qui, venu soigner en Tunisie des maux de têtes persistants a eu un coup de cœur pour ce lieu magique, et on le comprend aussi. Ce qu’on lui pardonne moins c’est la construction d’un palais qu’il baptise Nejma Ezzahra (Vénus, rien que ça) supposé rivaliser avec les palais de Cordoue et Grenade et qui est une réussite orientaliste, autant dire une incongruité plus risible qu’autre chose pour l’œil averti.
C’est aussi à lui qu’on doit le décret du 6 août 1915 qui édicte que Sidi Bou Saïd restera à jamais– comme semblait le regretter notre ami algérien – un village aux maisons blanches et aux fenêtres bleues. Mais ce lieu est bien plus que cela et je m’efforcerai d’en dire toute la richesse dans de prochaines chroniques, si le lecteur et la lectrice veulent bien de moi comme guide.

Leave a comment